Pardonner 77 fois 7 fois

Quel pardon pour les agressions sexuelles, les actes pédocriminels?

Les jours, les mois, les années passent et je me dis que nous avons beaucoup de mal à évoluer par rapport au regard sur les agressions sexuelles, sur les viols, sur la pédocriminalité, sur l’inceste « ça ne me regarde pas, ce n’est pas mon problème ». En 2021 nous ne pouvons plus ignorer, comme dans les années 70/80 le désastre causé par les agressions sexuelles. Nous ne pouvons plus ignorer le nombre de victimes qui s’allonge. Les conséquences, les séquelles sont terribles et les victimes sont trop souvent confrontées à l’incrédulité, au déni de l’horreur qu’elles ont vécu « ce n’était pas si grave…arrête de penser à ça…avance…arrête de vivre dans le passé…regarde devant toi. » Nier cette souffrance, cet enfer, ce calvaire, ne pas les reconnaitre, ne pas les légitimiser c’est la double peine dont parlent les victimes. 

Pour rajouter à la souffrance, à l’enfer, au calvaire il y a l’injonction : PARDONNE, PARDONNE, PARDONNE. Si tu ne pardonnes pas tu ne guériras pas ! » 
Se pose alors la question : « Quelle est ma part de responsabilité en tant que chrétien face aux agresseurs, aux pédocriminels et à leurs actes ? » Est-ce que, pour être de bons chrétiens, nous sommes condamnés à faire l’autruche et à pardonner ? Faire l’autruche : ne pas vouloir savoir, ne rien dire…ne pas prendre parti parce que ça ne me regarde pas. Est-ce qu’un chrétien a TOUJOURS le devoir de pardonner peu importe les actes commis ? 
Le pardon quand il est pensé, préparé, demandé, par l’agresseur à une victime a du sens. Il répare. Le sacrement de réconciliation dans ce cas-là, et quand il y a la volonté de faire un chemin thérapeutique, est une grâce. 
Dans la majorité des cas ce que j’entends c’est : « Qui sommes-nous pour juger ? Ce n’est pas de sa faute…il faut lui pardonner » Le pardon est accordé tacitement ou ouvertement par l’entourage, donc l’abuseur, l’agresseur pardonné est conforté dans sa toute-puissance et continue d’agresser.
En ce qu’il s’agit d’agressions sexuelles, d’actes pédocriminels, « pardonner 77 fois 7 fois » c’est envoyer 77 fois 7 fois l’enfant, le jeune, la victime à l’abattoir, dans la gueule du loup ! 

Je cite le Père Stéphane Joulain dans l’émission Cash Investigation du 21 Mars 2017, « Pédophilie dans l’Eglise, le poids du silence » :
Pour l’Eglise la victime c’est le fauteur de trouble, celle par qui le scandale arrive. Oui il y a une peur profonde du scandale. C’est enraciné dans l’Evangile. Jésus qui dit : « Malheur par qui le scandale arrive ! » mais ce qu’on n’a pas vu c’est que quand Jésus parle de ça, Il ne parle pas du fait de cacher, mettre l’affaire sous le tapis, cacher les gens. Il dit : « Ça va aller mal pour celui par qui le scandale arrive. » 
On vient de terminer l’année de la miséricorde et pour beaucoup de victimes ça a été l’année la plus insupportable qu’ils ont eu à vivre parce que c’était le pardon pour les auteurs d’abus, le pardon pour ceci et pour cela mais la miséricorde pour les victimes on n’en a pas beaucoup entendu parler, donc il y a une obsession du scandale et du pardon. Ça c’est un défaut de fabrication du catholique. On a la culpabilité et le pardon. Ces victimes sont des enfants de Dieu, elles ne sont pas des sous-enfants de Dieu, ce n’est pas une sous-catégorie. Alors le pardon ce serait bien pour ceux qui ont abusé mais la miséricorde pas pour les victimes. C’est un système pervers et c’est ça qu’il faut changer, c’est un combat. »
Pendant de trop nombreuses années l’Eglise s’est placée au-dessus de l’action en justice, pensant que le Sacrement du pardon devait résoudre tous les problèmes.

Ce que j’observe, c’est que de manière générale, les cercles familiaux, amicaux, font tacitement bloc autour de l’agresseur, du pédocriminel. La parole est rarement posée, le SILENCE est imposé. Continuer de voir, de fréquenter les agresseurs comme si rien ne s’était passé, les encouragent à penser que ce qu’ils font n’est pas grave. C’est en quelque sorte faire l’apologie des agressions sexuelles et de la pédocriminalité. En revanche les victimes sont ostracisées, ne sont plus fréquentées, invitées. Ces comportements renforcent le manque de confiance, la honte, la culpabilité chez elles et ne facilitent pas la guérison. 
Pour que nous puissions réfléchir ensemble, je veux étayer mes propos en faisant référence à quelques articles parus dans La Vie Catholique. Les propos tenus nous concernent tous peu importe notre foi ou notre pratique religieuse et 
peuvent être élargis à tous ceux et celles ayant commis des agressions sexuelles et pas seulement ceux qui ont une mission au sein de l’Eglise.

Dans le no 14 de LVC (5-11 Avril 2019) le Cardinal Piat écrivait : « Ayons de l’empathie pour les victimes. » J’ai été touchée par cet article courageux où le Cardinal reconnait avec humilité les manquements de notre Eglise et demande pardon. Oui, nous sommes tous responsables de cette omerta.

Dans le no 19 de LVC (10-16 mai 2019) BME écrit « L’Eglise sous l’influence des médias » et se demande ce que deviennent les religieux dénoncés et pose la question : « A suivre l’exemple de l’Eglise, les familles devraient aussi se débarrasser de ces pestiférés, hommes et femmes, mais pour les caser où ? »
Quelle est la juste position à adopter ? Pendant des années le pardon et le sacrement de réconciliation ont été les seules réponses : « Va et ne pêche plus ! » Hélas nous savons bien que ce n’est pas si simple que cela, autrement ça ferait longtemps qu’il n’y aurait plus ni agresseurs ni agressions. Beaucoup de pédocriminels ont récidivé et continuent de le faire en toute impunité. Il y a un juste milieu entre la lapidation, faire sa propre justice et croire que nous allons tout résoudre avec le pardon et les sacrements. Si une conversion est vraiment possible pour ceux qui reconnaissent leurs crimes et font un chemin de conversion, hélas beaucoup de pédocriminels ne sont pas dans cette démarche car ils ignorent la honte et la culpabilité. Comment ne pas priver ceux qui veulent s’en sortir des sacrements, et à la fois reconnaitre la violence pour une victime de voir l’agresseur communier et donner la paix du Christ alors qu’il n’a pas reconnu les faits et qu’il n’a pas demandé pardon ?
Ce n’est pas parce que quelqu’un a souffert qu’il a le droit de faire souffrir en retour sans jamais être inquiété. Nous ne vivons pas dans une jungle mais dans une société où il y a un cadre, des Lois.
Il ne faut pas ignorer que l’agresseur, le pédocriminel est, hélas, dans la plus grande majorité, un multirécidiviste car il est dans le déni des délits et des crimes qu’il commet. Ceux qui choisissent de ne pas se soigner, agressent encore et encore car ils se servent des victimes comme antalgique. Ils se servent de la toute-puissance, du pouvoir, de la domination, pour faire taire leur mémoire traumatique.

Dans le no 20 de LVC (17-23 mai 2019) Georges Cheung écrit Abus sexuels : quelle miséricorde, quel pardon ? 
Je le cite : « Faut-il ‘sévir contre le vice’ ou ‘passer l’éponge’ […] La sanction bien comprise et bien vécue, concrétise la demande de pardon. Car il n’y a de pardon vrai que si l’agresseur le demande. L’agressé peut toujours, de son côté, offrir le pardon, mais ce pardon n’a de sens pour l’agresseur que lorsqu’il est demandé et accepté. […] Car le pénitent pour bien entrer dans la réception du pardon et comprendre la miséricorde de Dieu, doit accepter de ‘réparer’ le mal causé par son péché. Autrement, le pardon n’est qu’un prétexte pour le laxisme. »

J’accompagne beaucoup de personnes ‘abimées’ par le pardon. Pardonner à tout prix comme seul moyen de guérir empêche tout un travail. Reconnaitre le désespoir, la tristesse, la solitude, la sensation de mort, la colère voire même la haine est un passage essentiel, avant qu’il soit envisageable de pardonner.
Certaines victimes, comme chemin de guérison, ont choisi de pardonner aux agresseurs. La vie a continué…parfois la ‘survie’… Hélas cela a souvent empêché que la parole circule, que les abus, les agressions, la pédocriminalité, soient parlés, expliqués, compris. La culture du secret, du huis clos, du non-dit s’est installée dans la famille avec, trop souvent hélas, pour conséquences terribles, des agressions qui se vivent de nouveau dans les autres générations, sur les enfants, les petits-enfants…Ce n’est pas un jugement car je sais bien combien il est difficile de parler surtout quand on a vécu l’impensable et que tout est confus, embrouillé, mais hélas c’est une triste constatation.

En octobre 2019 le Père Moctee a été trouvé coupable et condamné à trois ans de prison pour abus sexuel sur mineur. Il avait plaidé non coupable et a continué de clamer son innocence. 
Ce qui me choque dans cette affaire, en plus de l’agression de la part d’un religieux qui ne reconnait pas les faits, c’est le traitement infligé au jeune et à ses parents. Ils ont été jugés, critiqués d’avoir dénoncé le prêtre, comme s’ils étaient les véritables fauteurs ! Le jour où cette affaire a été rendue publique nous étions à une réunion. J’étais ébahie, choquée par la levée de boucliers générale : « C’est un scandale, comment peut-on accuser un prêtre ? Honte aux parents, à l’enfant ! » Est-ce que les catholiques seraient particulièrement naïfs ? De parti pris ? « Pa tousse mon père. »
Choquant aussi de lire dans le no 39 de LVC (27 sept-3 oct2019) un témoignage des catéchètes de Barkly. «Nous prions pour le Père Moctee et nous espérons que la vérité triomphera. » veut clairement dire que le Père Moctee est innocent et que la victime a menti. C’est le monde à l’envers ! Publier ce témoignage, sous prétexte de donner à tous ‘le droit de s’exprimer’ n’est pas juste. Je me mets à la place du jeune et de ses parents, qui ont dû se sentir de nouveau coupables et honteux. Tout comme ‘toutes les expériences ne sont pas bonnes à faire’, ‘toutes les opinions ne sont pas bonnes à être publiées’. Je constate la difficulté de notre société à condamner les délits et les crimes sexuels surtout de la part des catholiques et encore plus quand il s’agit d’un prêtre. Le ‘bon catholique’ pardonnant et excusant tout et ‘le mauvais catholique’ qui demande de ne pas faire l’impasse sur la Justice des Hommes ! 

Merci au Père Moura qui dans le no 41 de LVC (11-17 oct 2019) remet les pendules à l’heure. Je suis d’accord avec lui qu’une telle lettre peut causer beaucoup de tort à la victime et à ses parents qui, de plus, ont été cloués au pilori au moment du signalement. « Il ne faudrait pas que même involontairement, nous nous fassions complices d’une culture ‘cléricale’ qui tend à ‘diviniser’ l’homme d’Eglise et banaliser la parole du petit peuple. » écrit le Père Moura. Comme c’est rassurant d’entendre une telle phrase d’un homme d’Eglise.

Merci aussi à Danièle Babooram qui avait répondu à mon courriel suite à la parution de l’article : « Je reconnais humblement tout le bien fondé de votre constat et je vous prie d’accepter mes excuses pour mon manque de jugement prudentiel.»
Le Père Joulain, nul n’est prophète en son pays, a été une grande aide pour établir les paramètres quant à la gestion des agressions sexuelles et la lutte contre les abus sur mineurs.

Dans le no 45 de LVC( 8-14 novembre 2019) à la question : « Quelle place doit-on donner aux victimes ? » Stéphane Joulain répond : « Les victimes devraient avoir la première place. Avoir été victimes d’abus sexuels a été pour elles une source de grande souffrance. Leurs paroles ont souvent été dédaignées, bafouées, banalisées ; la société s’est souvent montrée sourde vis-à-vis d’elles. Il faut être dans cette démarche de mettre les victimes au centre. Il faut non seulement que les victimes puissent dénoncer mais être crues. »
Et à la question : « Qu’en est-il de la question de miséricorde et du pardon dans les cas d’abus sexuel ? » Père Joulain dit : « On parle d’un Dieu Miséricorde qui pardonne mais aussi d’un Dieu Juste qui sanctionne quand on fait du mal aux plus petits. Un abus sexuel, un viol, un attouchement, n’est pas un péché que l’on va pardonner soixante-dix fois à son frère. L’abus sexuel sur mineur est un crime grave et une souffrance épouvantable pour la victime.
On ne peut pas imposer à une victime de pardonner. Il ne faut pas la forcer au risque de la voir coincée avec un pardon qu’elle n’est pas prête à donner. Chaque victime est appelée à faire son cheminement vers ce qui lui permettra de se réparer. Il faut que nous puissions nous dire et accepter qu’il y a des personnes qui ne pardonneront jamais la personne qui les agressées, peu importe le temps écoulé. 

Le pape Benoit XVI avait dit qu’il ne pouvait pas y avoir de miséricorde sans justice. La justice est une condition sine qua none. Il peut y avoir miséricorde après la justice si l’on veut, mais pas l’inverse.»

Aider les victimes à ne plus rester dans la case victime c’est d’abord et avant tout faire preuve d’empathie : « Oui je te crois. Oui j’imagine bien que c’était l’horreur, l’enfer. » C’est reconnaitre, valider… Ne pas prendre parti pour les victimes est une manière déguisée de prendre parti pour les agresseurs. Je trouve tellement injuste cette pression insistante, constante sur les victimes d’agressions sexuelles pour qu’elles pardonnent alors qu’on entend rarement des appels aux agresseurs pour qu’ils fassent un chemin et qu’ils demandent pardon. 
Merci aux prêtres qui sont capables aujourd’hui de dire aux victimes : « Ce que tu as vécu est impardonnable ! Tu ne peux pas pardonner. Sur la croix Jésus dit : ‘Père pardonne-leur !’ et non pas ‘Je vous pardonne’. » Vous n’imaginez pas le poids que vous retirez des épaules de toutes les victimes qui ont soif de ces paroles libérantes.
Merci aussi aux parents qui sont capables de demander pardon à leurs enfants sans se justifier : « On ne savait pas…Tu sais à notre époque c’était différent… » Des parents ont pu dire : « Je te demande pardon. Notre rôle était de te protéger, et nous ne l’avons pas fait ! » 
Tous ces pas sont des cadeaux, des grâces sur le chemin de la guérison.
Face aux actes d’agressions sexuelles peut-être que les vertus cardinales que sont la prudence, la tempérance, la force d’âme et la justice…pourraient nous aider.

10 Février 2021
Isabelle Desvaux de Marigny
Psychothérapeute ACP (Approche Centrée sur la Personne)
Membre de l’APACP (Association des Praticiens de l’Approche Centrée sur la Personne)

Pour mieux comprendre les agressions sexuelles, les viols, je vous recommande la série de podcast de Louie Medis sur l’inceste ‘Ou peut être une nuit.’